Challenge AZ : Y

Yvonne

J’ai mis un temps fou à trouver un mot commençant par Y… Rien ne me venait ! J’ai bien tenté de rédiger un article sur un couple de ma propre généalogie et le hasard faisait bien les choses puisqu’ils s’appelaient Yves Guillou et Yvonne Couzigou. Mais je n’avais pas encore assez travaillé sur leur branche et, comme ils sont nés au XVIIIᵉ siècle, je passais un temps considérable à transcrire leurs actes.

J’ai donc décidé d’évoquer une autre Yvonne :
Yvonne, Yolande, Jeanne, Marie, Isomérie, Émilie, Gertrude, Lucile, Ida Béclu.

Source : AD95, Naissances Méry-sur-Oise, 1898-1900, 3 E 111 19, vue 40/62.

Cette femme aux neuf prénoms voit le jour le 8 janvier 1900 à Méry-sur-Oise, une petite commune du Val-d’Oise connue pour son château où séjourna la Comtesse de Ségur. Ses parents, Gaston, d’abord carrier puis peaussier, et Nathalie Martin, sans profession, vivent d’abord dans leur région d’origine, l’Oise, avant de s’installer à Paris. La famille compte également un autre enfant, Pierre Alphonse, devenu comptable à Paris.
Yvonne, elle, choisit la voie de la dactylographie, un métier alors en plein essor.

Et à seulement 21 ans, cette jeune femme accède à un titre aussi prestigieux qu’inattendu : celui de « Reine des Reines », dont l’histoire vaut à elle seule une explication.

Source : Extrait des Petits albums pour rire. 1, Les folies parisiennes, Nadar, Charles Philipon, 1854, Paris.

Au XIXᵉ siècle, la fête des blanchisseuses est l’un des moments forts du carnaval de Paris. Après le défilé du bœuf gras (défilé organisé par les bouchers de la ville), ce sont les femmes de la corporation, lavandières, repasseuses, buandières, qui prennent possession des boulevards : elles chantent, dansent, se costument et élisent, dans chaque lavoir, leur reine.

Source : Dessin de Punch, 1895

En 1891, afin de revitaliser cette tradition, les organisateurs élargissent la participation à tous les lavoirs et grandes blanchisseries de Paris. La cavalcade, lancée depuis la place de la Madeleine, réunit près de quarante chars, des dizaines de voitures, des orchestres et une foule masquée, dans une ambiance à la fois festive et chaotique.

Source : delcampe.net

La grande nouveauté de 1891 est la création du titre de « reine des reines », élue parmi les quarante reines des lavoirs, et dont le cortège traverse Paris aux cris de « Vive la reine! », entre costumes, chars et scènes parfois cocasses. Cette journée de mi-carême célèbre l’immense corporation des blanchisseuses, près de 93 000 femmes et 11 000 buandiers, dont la première souveraine, Mlle Sicard du lavoir Milton, est décrite comme une figure populaire et presque allégorique, digne du bonnet phrygien. Une fois la fête terminée, chacun reprend le chemin du lavoir, les fastes disparaissent, les costumes retournent chez les fripiers… jusqu’à ce que, l’année suivante, le même défilé recommence, fidèle à son cycle carnavalesque

Source : La Cocarde, 6/3/1891, p.1.

Au milieu de ces traditions parisiennes hautes en couleur, une jeune dactylographe de 21 ans s’apprête justement à entrer dans l’histoire du carnaval parisien : retournons maintenant à Yvonne Béclu, devenue à son tour reine parmi les reines. Le 7 février, nous apprenons qu’Yvonne est en compétition avec 3 autres candidates au trône de reine de la Mi-Carême : .

Source : La France libre, 7/2/1921, p.1.

Le 19 février 1921, la cérémonie officielle se tient dans la salle des fêtes de la mairie du 4e arrondissement de Paris. Les membres du conseil municipal de la ville, les députés de plusieurs mairies se sont comprimés dans la vaste salle. Yvonne est élue au second tour, ses demoiselles d’honneur sont Raymonde Noyat et Suzanne Hahn. Dans le journal L’Écho de paris du 20/2/1921, elle est décrite comme « une brune au teint mat avec de beaux grands yeux ; une fossette creuse ses joues lorsqu’elle rit ; elle est grande, et portera certainement bien le manteau de cour ». Elle travaille déjà en tant que dactylographe à la préfecture de la Seine comme secrétaire de M. Clairgeon, directeur de l’approvisionnement municipal.

Source : Ève : le premier quotidien illustré de la femme, 20/3/1921

Source : Yvonne Beclu, reine des Reines, Agence Rol., 1921, Paris.

Elle prend part à de nombreuses activités publiques : on l’interroge notamment au sujet du grand match de boxe opposant Georges Carpentier au champion américain Jack Dempsey. On la retrouve ensuite lors des célébrations du 14 juillet à Rouen, puis aux fêtes de Fives-Lille en août de la même année. Elle se lance ensuite dans une brève carrière au cinéma… où la critique ne se montrera guère indulgente.

Source : Excelsior, 3/3/1922

Dans un article du Petit Journal du 31 janvier 1922, on s’interroge sur le devenir des reines : où sont-elles, et surtout, ont-elles réussi à se marier ? Il semble que peu d’entre elles aient trouvé époux. Yvonne, quant à elle, « vit toujours avec sa mère dans le lointain quartier des Gobelins ». En février 1922, elle remet sa couronne à Jeanne Cron, une vendeuse de 19 ans « au regard très doux, presque timide ». Yvonne reprend alors son travail de dactylographe, mais se retrouve convoquée en conseil de discipline en décembre de la même année pour retards répétés, les juges se montreront toutefois indulgents. Elle épouse finalement Henri Alfred Chateaudon en 1925, avant de divorcer huit ans plus tard. Elle ne se remariera pas et, pour l’heure, je n’ai retrouvé aucune descendance.

Source : AD75, Décès, 13ème arrondissement,  6/1/1985-25/3/1985, 13D 516, vue 10/11

Au fond, une Yvonne m’a simplement menée vers une autre. En cherchant un simple mot en Y, j’ai d’abord rechigné, persuadée de n’avoir aucune idée… et me voilà plongée dans le carnaval de Paris, les blanchisseuses, le bœuf gras et les fastes un peu oubliés de la mi-carême. Cette histoire me rappelle que chaque existence, qu’elle appartienne à une « simple » ménagère, à une dactylographe devenue reine d’un jour ou à n’importe quel visage anonyme des archives, recèle quelque chose à raconter. Il suffit d’accepter de creuser et parfois de se laisser guider par une lettre de l’alphabet pour découvrir des vies aussi modestes que fascinantes.

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