Challenge AZ : X
X
Lors de ma formation en généalogie familiale à l’EAG, nous avons étudié la place des femmes dans les archives et les difficultés liées à leur repérage. Pour mettre en pratique ces enseignements, nous devions réaliser un exercice nous invitant à sortir des « archives traditionnelles » afin d’explorer d’autres sources.
J’ai alors choisi de travailler sur une femme « soumise », une prostituée, Marie Bartolomeo. Je poursuis d’ailleurs encore aujourd’hui mes recherches sur elle et sur ses « collègues ». Et puisque la lettre du jour est le X, le hasard fait bien les choses : elle a été arrêtée pour diffusion de films X.
Source : Archives Municipales de Marseille, Carte postale rue de la Taulisse, 88 Fi 223.
Marie Bartolomeo est née à Marseille de parents italiens. La famille vit rue de la Taulisse, dans un quartier historiquement marqué par la présence de la communauté italienne. Son père est charbonnier puis journalier, tandis que sa mère, ménagère, s’occupe de leurs six enfants.
Je n’ai pas encore pu déterminer à quel moment Marie quitte Marseille et sa famille pour rejoindre une maison de tolérance au Teil, en Ardèche, mais elle y est attestée en 1921. L’établissement, la « Villa des Platanes », est alors tenu par Jean De Cossaux et son épouse, Antoinette Curvino.
Source : AD07, Recensement 1921,Le Teil, 6 M 155, vue 60/70
La Villa des Platanes est vendue en 1922, et Jean, Antoinette et Marie repartent dans le Sud, à Nice. Antoinette y tient un temps une maison de tolérance rue Chauvain, à une rue seulement de la célèbre maison d’Eugénie Soulas, située rue Saint-Michel (aujourd’hui rue Sacha-Guitry). Elle ouvre ensuite une maison de rendez-vous rue Maccarini, sans obtenir les autorisations nécessaires, alors que chaque établissement de prostitution est soumis à une réglementation très stricte.
Source : AD06, Lettre du directeur de la Police d’Etat au Préfet des Alpes-maritimes, 3/05/1927, 4 M 402.
Parallèlement, son mari sollicite un permis pour construire un nouvel établissement rue de Dijon, derrière la gare de Nice. Sa demande échoue alors que les plans étaient déjà prêts. En effet, les plaintes répétées et les pétitions des riverains à l’encontre des activités de son épouse finissent par contraindre le couple à quitter la ville.
Source : AD06, extrait du plan de la Maison de Société de Mr de Cossaux, 4 M 402.
Le trio s’installe ensuite à Cannes. Antoinette Curvino devient propriétaire du dancing « La Cigale » et loue une chambre à l’étage à Marie Bartolomeo. L’établissement comprend une piste de danse au rez-de-chaussée et, à l’étage, accessible par un escalier extérieur, six chambres, dont l’une est utilisée pour projeter des films « obscènes ».
En septembre 1929, le dancing est placé sous surveillance : les autorités soupçonnent qu’il s’agit à la fois d’un lieu de prostitution et de diffusion de films pornographiques. Or, l’établissement n’est pas déclaré pour ce type d’activité et Antoinette ne possède pas l’autorisation requise pour projeter ces films. Après plusieurs jours d’observation, la police décide de lancer une descente afin de surprendre la projection en flagrant délit.
Source : AD06, Extrait du rapport de la Brigade des étrangers et des moeurs au chef de la sûreté de Cannes, 22/09/1929, 4 M 1487, dossier n°2456.
Le dossier d’enquête décrit la scène avec une grande précision. Après plusieurs jours de surveillance, les policiers de la Sûreté montent à l’étage du dancing, alertés par la présence de jeunes hommes qui viennent d’y pénétrer. Ils y surprennent Marie Bartolomeo, qui leur ouvre la porte après avoir stoppé le bruit de l’appareil de projection. Dans la petite salle de cinéma se trouvent alors deux hommes, Antoine Ardisson et Pierre Curel, ainsi qu’une femme, Jacqueline Maillard. Dans une autre chambre se trouve le couple Buckman–Lhoiry.
Antoinette Decossaux, quant à elle, est dans sa propre chambre. Les policiers relèvent que Marie Bartolomeo semble lui avoir demandé de dissimuler l’appareil et la pellicule ; cette dernière tente d’ailleurs de détruire le film avant de le remettre aux agents.
Les personnes présentes sont rapidement identifiées : Antoine Ardisson est mineur, tandis que son ami Pierre Curel a 30 ans. La femme en leur compagnie, Jacqueline Maillard, est une chanteuse lyrique employée par Mme Decossaux. Quant à Antoine Buckman, 29 ans, il reconnaît lors de son audition avoir donné de l’argent à Germaine Lhoiry en échange de faveurs sexuelles.
Source : AD06, Extrait de l’audition de Pierre Curel, 29/10/1929, 4 M 1487, dossier n°2456.
Toutes les personnes présentes sont entendues et l’appareil de projection est saisi. Marie et Antoinette sont inculpées pour « excitation de mineur à la débauche » et pour « projection de films obscènes ». Je n’ai, pour l’instant, pas retrouvé le jugement correspondant, et l’article joint au dossier n’est malheureusement pas daté.
Source : AD06, Coupure de journal extrait du dossier de police n°2456, non daté, 4 M 1487.
Après cette affaire, le trio retourne à Marseille. Ils s’installent rue Curiol, une rue longtemps connue pour être un lieu de prostitution. Le couple Decossaux devient hôtelier et vit avec leur fils, Mario. Marie, de son côté, est également mentionnée comme hôtelière et partage son logement avec une locataire. Quant à Germaine Lhoiry, elle exerce alors comme femme de chambre.
Source : AD13, recensement 1931, Marseille, 6 M 476, vue 4/21
Marie Bartolomeo fait partie de ces femmes que l’on ne retrouve que par fragments, souvent à la faveur d’un dossier de police, d’une plainte, d’un recensement ou d’un fait divers. Les archives dites « traditionnelles » ne racontent presque rien d’elles ; ce sont les sources administratives, judiciaires ou policières qui nous permettent de redonner chair à ces existences laissées dans l’ombre.
X, ici, n’est donc pas seulement celui des films interdits. Il devient aussi le symbole d’un travail généalogique qui s’attache à donner un nom, une voix et une histoire à celles et ceux qui n’en avaient plus. Suivre Marie, c’est rappeler que derrière un simple X posé dans un registre, derrière une profession stigmatisée ou un dossier oublié, se cache toujours une vie entière, complexe, mouvante, humaine.
Source : AD06, photos issues du dossier de police n°2456, 4 M 1487