Challenge AZ : U
Urbex
L’urbex, ou exploration urbaine, consiste à visiter des lieux abandonnés et souvent oubliés : usines désertées, maisons figées dans le temps, bâtiments publics laissés à l’abandon. Parlons peu, parlons bien, c’est une pratique illégale, puisque l’article 226-4 du Code pénal interdit l’ « introduction dans le domicile d'autrui à l'aide de manoeuvres, menaces, voies de fait ou contrainte, hors les cas où la loi le permet, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ».
Interdit, certes… mais bien réel, tout comme les tests ADN réalisés en dehors du cadre légal. Alors parlons-en sans en faire l’apologie : qu’est-ce que l’urbex exactement ? Quels risques comporte-t-il ? Et qu’est-ce qui pousse malgré tout certains à explorer ces lieux oubliés du temps ?
Source : Photo « CHATEAU SECESSION-5 », Florent Devauchel, https://www.florentdevauchel.com/photographies-urbex/
Si l’exploration de lieux abandonnés existe depuis bien longtemps, le terme “urbex” tel qu’on le connaît aujourd’hui apparaît dans les années 1990. On le doit à Jeff Chapman (1973-2005), mieux connu sous le pseudonyme Ninjalicious, figure incontournable de cette culture émergente. Passionné d’exploration urbaine, il crée le site Infiltration.org ainsi que le fanzine Infiltration, devenus des références pour toute une communauté. En assumant ouvertement le caractère illégal de la pratique, il ne la glorifiait pas, mais la décrivait avec humour, méthode et fascination. Son approche a pourtant suscité un véritable engouement : grâce à lui, une nouvelle génération d’explorateurs s’est lancée à la découverte de lieux autrefois habités, oubliés, parfois figés dans le temps, avec l’envie de comprendre ce qu’ils disent de notre histoire collective.
Source : Photo extraite de « Chernobyl - 2015/2016 », Gina Soden, https://www.ginasoden.co.uk/
La pratique ne se fait pas sans quelques précautions. Avant de se lancer, on fait un repérage : vérifier si le lieu est accessible, s’il paraît stable, et comprendre un minimum l’environnement. Ensuite, on ne part pas seul, surtout dans des bâtiments dont les planchers et les toits n’ont plus vu l’ombre d’une garantie décennale depuis longtemps. On garde aussi en tête qu’on peut faire des rencontres : des personnes qui ont fait de cet endroit leur refuge et qui n’apprécieront pas notre présence, ou les forces de l’ordre, qui nous rappelleront qu’on n’est clairement pas chez nous. Mieux vaut donc être équipé : on oublie les tongs et le short, on prend de bonnes chaussures, son téléphone chargé, des gants, un masque, une lampe torche, et une petite trousse de premiers secours. On ne sait jamais dans quoi on met les pieds, littéralement.
Source : Photo de Gaëtan Chambon, https://www.gaetan-chambon.com/
Si la pratique est illégale, elle se veut pourtant profondément respectueuse. En urbex, on ne force rien pour entrer : pas de cadenas coupé, pas de porte arrachée, pas de fenêtre brisée. On se faufile là où le passage existe déjà, on escalade parfois, mais on ne crée jamais l’ouverture. Le respect des lieux, c’est la règle numéro un. On vient pour observer, photographier, capturer l’atmosphère d’un endroit figé dans le temps, tel qu’il était lorsque ses derniers occupants l’ont quitté. On ne prend rien, sauf des images, et on ne laisse rien, sauf, au pire, quelques empreintes de pas. Le passage doit rester invisible, pour préserver l’âme du lieu et ne pas accélérer sa dégradation.
C’est aussi pour cette raison que les adresses ne circulent jamais ouvertement. Les lieux sont considérés comme des trésors, presque des secrets jalousement gardés, que les explorateurs ont mis du temps à dénicher. On les protège comme un graal, non par égoïsme, mais par crainte de les voir vandalisés, pillés, ou détruits par des visiteurs moins délicats. L’urbex, c’est avant tout une forme de respect : celui de l’histoire, des murs, et du silence qu’ils contiennent encore.
Source : Photographie extraite de « Polly Pocket House, La maison sans façade », Janine Pendleton, https://www.obsidianurbexphotography.com/
L’urbex, au-delà du simple frisson de l’exploration, offre une véritable plongée dans le passé. Quand on marche dans un lieu abandonné, on a souvent l’impression de suivre les traces de ceux qui y ont vécu, travaillé ou simplement été de passage. Les pièces figées, les objets laissés en vrac, les papiers jaunis, les inscriptions sur les murs… chaque détail devient un fragment d’histoire qui résiste au temps. On découvre des vies par petites touches, par indices : un carnet d’écolier oublié dans un tiroir, une vieille affiche d’usine, un lit encore fait dans une chambre désertée, un ticket de caisse d’une autre époque. Rien n’est mis en scène, tout est brut, authentique, presque intime.
Cette exploration muette rappelle parfois la recherche historique ou généalogique : on observe, on déduit, on reconstitue. On s’interroge sur ceux qui ont habité ces lieux, sur leur quotidien, leurs habitudes, leurs départs. Comme en généalogie, on avance par traces et par hypothèses, on reconstruit un récit à partir de ce qui reste. L’urbex devient alors une façon sensible de se connecter au passé, non pas à travers des archives soigneusement classées, mais à travers des lieux qui portent encore les empreintes de leur propre histoire. C’est une rencontre silencieuse, parfois émouvante, avec ce qui a été et avec ce qui a été oublié.